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19.7.04

Entretien avec Christian Harbulot : La France et l’Europe face à l’américanisation

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Conflits Actuels :
Le parcours qui est le votre est tout à fait éclairant de la logique fondamentale de votre démarche : co-auteur du rapport « Martre », figure emblématique de l’intelligence économique en France, Fondateur et Directeur de l’Ecole de guerre économique (groupe ESLSCA), vous avez été auditionné par la Commission spéciale du Parlement européen sur le réseau américain d’espionnage et d’écoute de grande ampleur Echelon, et votre intervention a enfin fait comprendre à des parlementaires silencieux et attentifs la vraie nature de l’opposition dans l’art de la connaissance et de l’information. Pouvez-vous resituer la cohérence sur près de vingt ans de vos travaux de recherches sur les terrains et stratégies d’affrontement, notamment vis-à-vis de Etats-Unis dans les domaines économiques et culturels ?

Christian Harbulot :
En vingt ans, ma démarche a couvert plusieurs champs d’étude. Au milieu des années 1980, j’ai commencé par travailler avec Bernard Nadoulek sur la comparaison des matrices culturelles (1) anglo-saxonnes, asiatiques et latines avant de me spécialiser ensuite sur l’étude du rôle du renseignement et de l’information dans les affrontements de nature économique (2). C’est ce qui m’a amené à inventer le concept d’intelligence économique, repris quelques années plus tard par l’équipe constituée par Jean-Louis Levet et Philippe Clerc au sein du Commissariat Général du Plan (3). Ce cheminement m’amène aujourd’hui à concentrer ma recherche sur l’étude des rapports de forces entre puissances. La confrontation idéologique entre l’Est et l’Ouest au cours du XXème siècle a parasité la lecture des antagonismes traditionnels entre les peuples, les cultures, les religions et les nations. Quinze après la sortie de la guerre froide, il me semble nécessaire de tenter une nouvelle approche intellectuelle qui établirait une passerelle entre la perception des conflits avant 1917 et celle que nous découvrons aujourd’hui après la disparition des Blocs. Mes travaux m’ont amené à identifier trois cycles dans l’évolution des rapports de force entre puissances :
- Un cycle long qui peut être illustré par la victoire de la jeune République américaine sur l’Europe. En deux siècles, les Etats-Unis ont ravir la suprématie mondiale aux empires coloniaux européens. Cette défaite objective est encore un non dit très mal assumé par les élites européennes. Elle est pourtant bien réelle et sa portée est mesurable aussi bien sur le plan géostratégique que sur le plan géoéconomique.
- Un cycle moyen qui peut être décrit par la manière dont les Etats-Unis prennent en compte depuis les années 1990 la montée en puissance de la Chine sur la scène internationale. La pérennité de la superpuissance américaine dépend de la manière dont Washington saura contenir l’appétit des nations en recherche de puissance. Cette forme de rivalité sous-jacente se gère sur des périodes qui peuvent s’étendre sur plusieurs décennies dans la mesure où elles ne se traduisent pas par des conflits d’ordre militaire.
- Un cycle court symbolisé par les conflits de faible ou moyenne intensité comme fut le cas pour la dernière guerre en Irak.

C. A. :
La dimension de la guerre par l’information est devenue particulière dans un contexte stratégique dans lequel les Etats-Unis visent à devenir le modèle de référence par la maîtrise de la production de connaissances en amont et en aval. Quelle est l’actualité de l’information warfare et de l’information dominance ?

C. H. :
Les concepts américains d’information warfare et d’information dominance sont en train de démontrer leur limite sur le plan militaire. L’affaire des armes de destruction massive et le scandale sur les tortures ont porté un coup important à la crédibilité des Américains dans ce domaine. Contrairement à ce qui est dit, ces échecs ne résultent pas simplement de mauvais choix politiques mais aussi de leur mode de raisonnement. Le système américain a été conçu dans un cadre mono culturel et dans un rapport du fort au faible, c’est-à-dire en négligeant les spécificités des autres cultures. Dans le passé, ce type d’impasse leur a déjà posé de gros problèmes en Asie (guerre de Corée et du Vietnam). Ces défaillances ont également été perceptibles en Somalie et se perpétuent désormais dans la seconde phase du conflit irakien. Les correctifs apportés après la guerre du Vietnam ont modifié la forme mais pas le fond. Afin de ne pas retomber dans le même piège médiatique que celui tendu par le Nord Vietnam, l’US Army a canalisé de manière très efficace les journalistes couvrant la première guerre du Golfe. En revanche, l’opération de communication destinée à légitimer le concept de guerre préventive a buté sur les différences culturelles de perception d’un continent à l’autre. Ce mode de raisonnement n’est pas propre aux militaires. Des multinationales américaines ont commis des erreurs similaires : Monsanto dans sa campagne de communication sur les OGM en Europe et Coca Cola avec le lancement raté de son eau aromatisée en Grande Bretagne. Mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les élites occidentales vivent à l’heure américaine. Les grandes organisations internationales ont été formatées par les Etats-Unis. Elles restent encore globalement sous leur influence.
A l’image du modèle soviétique qui a réussi à subvertir durablement des fractions de l’intelligentsia sur tous les continents, les idées reçues de la propagande américaine ont créé des barrières mentales très tenaces parmi les élites occidentales. L’hostilité manifestée par le Medef et certains grands patrons français à l’égard de la position prise par les autorités françaises dans l’OPA de Sanofi sur Aventis démontre bien que la dimension supérieure de l’intérêt de puissance n’est pas prise en compte par une partie des industriels de notre pays. Un tel décalage est le résultat de l’effet persuasif de l’information dominance américaine.

C. A. :
L’école de guerre économique dont vous êtes le fondateur, a formulé un concept distinct de la guerre par l’information développée aux Etats-Unis, celui de la guerre cognitive. Pouvez-vous nous expliquer ce qu’il recouvre ?

C. H. :
La société de l’information génère des rapports de force cognitifs entre des Etats qui cherchent à accroître leur puissance par la production de connaissances et la manipulation de l’information. Pour tempérer l’influence américaine en matière d’information warfare et d’information dominance, nous avons décidé de réfléchir à un nouveau concept de guerre cognitive (4) sur lequel nous travaillons depuis 4 ans. Nous l’avons conçu pour penser cette dimension de l’affrontement indirect dans un rapport du faible au fort, en évitant de reproduire les erreurs américaines. A ce titre, nous nous différencions de la démarche marketing d’industriels de l’armement français qui vendent des produits labellisés information warfare, en s’inspirant des méthodes américaines. Notre approche de la guerre cognitive privilégie l’art de la polémique plutôt que la manipulation de l’information et la désinformation. Contrairement aux lois de la guerre traditionnelle, l’avantage est à l’attaquant. Les moyens financiers et humains ne déterminent pas obligatoirement l’issue du conflit car le faible peut l’emporter. Les techniques de guerre cognitive peuvent être aussi une arme de dissuasion. C’est dans cette optique que je pilote cette année un séminaire au collège interarmées de Défense. Dans le même ordre d’idées, nous testons avec Didier Lucas ce concept sein de l’école des ESORSEM qui regroupe les officiers de réserve.

C. A. :
Vous avez annoncé que les travaux du Laboratoire de recherche de l’École de guerre économique (Larege) se focaliseraient maintenant sur l’étude de la légitimité du discours sur la recherche de puissance au service des intérêts de la France, voire de l’Europe. Qu’est-ce qui jusqu’à maintenant a anesthésié au niveau des dirigeants français cette recherche légitime ? Pourquoi fut-il si longtemps interdit de réfléchir sur les stratégies de puissance et la défense de l’intérêt national que celles-ci induiraient ?

C. H. :
La problématique des rapports de force entre puissances est restée longtemps cantonnée en France à une analyse des conflits militaires. Cette tendance s’est renforcée par le fait que la diminution des conflits portant sur des revendications territoriales ait vidé progressivement de son sens la notion de conflictualité en termes d’accroissement de puissance. Il a fallu attendre la démonstration par les faits de l’enjeu pétrolier dans le conflit irakien pour redécouvrir le lien direct entre la guerre et l’économie. Cette mise en évidence de la problématique sur la puissance ouvre la voie à une nouvelle formulation de la pensée stratégique. Mais l’actuelle génération aux commandes est prisonnière des schémas de pensée issues de la Guerre froide. Pendant un demi siècle, la France a vécu dans le sillage des Etats-Unis, à la fois sur le plan sécuritaire que sur le plan économique. Il est donc normal pour cette génération de préserver cet acquis et même de le pérenniser.

C. A. :
Pourquoi pensez-vous que la période actuelle soit plus ouverte à ce genre de réflexion ; que les a priori concernant la dynamique de puissance soit moins forts et que les Français et les Européens soient éventuellement plus réceptifs au discours d’affirmation de la souveraineté ?

C. H.
Le général de Gaulle a essayé de mettre en avant le principe d’indépendance nationale au début de la Vème République. Par la suite, la seule innovation a été la recherche de taille critique en matière de secteurs industriels considérés comme stratégique. Mais la pensée stratégique française s’est arrêtée en chemin, confondant la construction de l’Europe avec la nécessité de s’adapter à des impératifs de puissance qui sont en perpétuelle mutation. J’ai envie de reprendre la formule exprimée jadis par Liddel Hart dans sa lecture de la seconde guerre mondiale, ayons l’audace de bâtir une grande stratégie de puissance qui transcende les idées anciennes d’indépendance nationale, de taille critique et de grands projets.

C. A. :
L’une des idées que vous développez avec régularité est celle de la création d’un réseau rassemblant enfin les acteurs nationaux de l’économie de combat ; quelle réalité et quelle efficacité en attendez-vous ?

C. H. :
Prenons un exemple : au début des années 1990, le pouvoir politique n’a pas su anticiper l’importance de la carte à puces en tant que stratégie de puissance. Ne recommençons pas la même erreur avec le calcul numérique. Nous avons cinq ans d’avance sur les Américains dans un domaine industriel de pointe promis à des applications industrielles multiples. Apprenons à préserver cet avantage dans un cadre de puissance. Les industriels ont déjà prouvé qu’ils pouvaient être déficients pour préserver l’acquis d’une richesse de portée nationale. Dans un tout autre ordre d’idées, l’axe santé/alimentation/art de vivre pourrait être la source d’une nouvelle forme de développement durable découplée du modèle américain. Le pouvoir politique doit jouer un rôle décisif dans la formulation d’une telle stratégie globale valable autant pour la France que pour l’Europe. Encore faudrait-il qu’il s’en donne les moyens. Cette démarche demande du courage car il est évident qu’elle se heurterait à l’opposition d’une partie de nos propres producteurs qui par opportunisme préfèrent rester inféodés au modèle productif dominant.

C. A. :
Pouvez-vous nous indiquer quels sont vos prochains travaux, publications voire les nouvelles orientations sur lesquelles le Larege va se concentrer dans un prochain avenir ?

C. H. :
Nous sommes engagés par le biais du Larege dans une série de publication programmées jusqu’en automne 2004. La France a-t-elle une stratégie de puissance est sortie en avril 2004 aux éditions Lavauzelle. Il s’agit d’un ouvrage collectif qui s’inscrit bien dans la problématique du moment. Mais à la suite d’une série de discussions approfondies avec Aymeric Chauprade (5), nous avons décidé d’enfoncer le clou en rédigeant un ouvrage à vocation universitaire intitulé Les chemins de la puissance. C’est en quelque sorte un retour aux sources de cette aventure humaine qui a débuté au début des années 1980 par la comparaison des matrices culturelles. Dans ce dernier ouvrage collectif, nous nous efforçons de présenter les différentes conceptions de la puissance dans l’histoire des peuples et des civilisations, ainsi qu’un état des lieux des stratégies de puissance au XXIème siècle. Il s’agit de sortir du ghetto idéologique dans lequel nous nous sommes enfermés au siècle dernier. La défense de la démocratie et le mythe du progrès par la science n’expliquent pas tout. Il est grand temps de s’interroger sur la manière dont la France peut rester maître de sa destinée.


(1) Voir l’étude Intelligence stratégique publiée par Aditech, en 1989.
(2) Christian Harbulot, La machine de guerre économique, Economica, 1992.
(3) Rapport Intelligence économique et stratégies des entreprises, La Documentation française, 1994.
(4) Christian Harbulot, Didier Lucas, La guerre cognitive, Lavauzelle, 2002.
(5)Géopoliticien et directeur des études civiles au Collège Interarmées de Défense

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