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14.10.04

Réflexions autour de la pensée stratégique russe

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Le géopolitologue Halford Mackinder (1) voyait dans la Russie le modèle de la puissance continentale, à la fois dominante et dominée. Les historiens datent ainsi l’une des premières prises de conscience matérialisées de la continentalité de la Russie et des possibilités de son exploitation militaire à 1812 (2) avec l’utilisation de la profondeur du territoire, le rôle des arrières, le repli stratégique et la contre-offensive déterminante et destructrice.

La pensée stratégique russe a très tôt été contrainte de prendre en compte les données géographiques du pays. D’une part, la Russie souffre, en plus de l’immensité de son territoire, de son ouverture sur des espaces peu protégés par des obstacles naturels. Sa frontière à l’Ouest (la grande plaine d’Europe centrale) se trouve notamment, depuis la chute de l’Empire romain, en proie à des invasions étrangères de toutes sortes. Elle dispose, d’autre part, d’un accès pour le moins limité et contrôlé au « grand large ». La Russie est par exemple bloquée dans ses passages de la Mer Noire à la Méditerranée par les détroits turcs, objets de nombreux conflits entre la Russie et la Turquie au cours des siècles.

Cette ambivalence explique donc le double aspect de la pensée stratégique russe, tout à la fois défensive et offensive.

La stratégie russe est défensive vis-à-vis de ses frontières occidentales et chinoises pour répondre aux menaces d’encerclement des puissances hostiles. Le pays craint en effet que ne se renouvellent les tentatives d’invasion dont il a été victime à partir de 1237 (3) (année suivie de trois siècles d’occupation tatare), puis en 1812 et en 1941. Cette cause expliquerait donc, en partie, la formation du glacis centre-européen au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, tout autant que son adéquation avec la vision impériale, panslaviste et offensive prônée par les dirigeants russes successifs depuis Pierre le Grand (4).

Offensive, la stratégie russe l’est à l’égard de ses autres frontières, notamment lorsque celles-ci s’avèrent menacées par l’instabilité, le désordre ou des conflits. Ceci lui a permis d’étendre son empire vers l’Est et le Sud, mais aussi de justifier en partie ses interventions plus récentes en Afghanistan (en 1979) puis en Géorgie et au Tadjikistan (dans les années 1990).

Ainsi, au-delà des idéologies soviétiques successives, on observe des éléments de permanence sous-tendant la pensée stratégique russe au 20ème siècle. Outre la nécessaire prise en compte de la géographie du pays, cette pensée serait également marquée par une volonté quasi-immuable de porter des frappes massives sur la profondeur du territoire adverse, au moyen d’armes de jet d’une portée de plus en plus longue et d’une puissance de plus en plus destructrice – jusqu’à arriver à un optimum avec l’arme nucléaire.

Ainsi, si les frappes ont évolué au cours du temps, c’est essentiellement en raison de variations d’ordre quantitatives et liées aux moyens techniques dont disposaient les armées. Les autorités russes montrent en effet des signes de focalisation sur la puissance quantitative plus que qualitative. La tentation d’expérimenter une bombe de 100 MT (5) (mégatonnes) en 1960 – les savants ayant découragé les politiques de réaliser un tel essai – est bien le reflet de cette priorité. Par contre, dès lors que le progrès technique permet la précision des frappes exigeant une nouvelle révolution dans la conception des armements, les politiques, malgré les appels des militaires, ne suivent pas pour des raisons tant économiques que politiques et de principe. Le quantitatif est, pensent-ils, toujours en mesure d’interdire ou de gagner la guerre.

L’ensemble de ces « tendances lourdes », qui fixaient un cadre à la pensée stratégique russe au fil des années, a cependant été remis en question au début des années 1990 avec la guerre du Golfe, la fin de l’affrontement Est-Ouest et la formation d’une « nouvelle » Russie. Au regard de ces bouleversements, quelles perspectives s’ouvrent désormais pour le 21ème siècle ? La logique de territoire autant que les frappes massives se montrent aujourd’hui incapables de résoudre les menaces terroristes et d’empêcher l’extension de conflits locaux sur le sol russe. Une redéfinition des concepts stratégiques, plus que nécessaire, devient vitale. C’est pour cette raison que dès son arrivée au Kremlin, le président russe Vladimir Poutine a constitué une équipe de conseillers militaires et stratégiques chargés de travailler sur une nouvelle doctrine. Défendant la vision d’un monde multipolaire face à la domination des États-Unis, la nouvelle pensée stratégique russe, pragmatique et empreinte de Realpolitik, privilégie les accords de circonstance et le rapprochement avec l’Asie. Puissance affaiblie ballottée entre la nostalgie du passé et la réalité du présent, la Russie entend ainsi retrouver sa puissance sur l’échiquier diplomatique. Reste à savoir si cela suffira à enrayer le déclin inexorable de la Russie sur la scène internationale.

H.

(1) L’amiral britannique H.J. Mackinder (1861-1947), qui fut professeur de géographie à Oxford puis à la London School of Economics and Political Science, est le fondateur de la géopolitique classique, celle qui oppose la terre et la mer. Il est connu notamment pour être l’auteur de la théorie selon laquelle il existerait au début du 20ème siècle un « pivot géographique du monde », le cœur du monde (heartland) protégé par des obstacles naturels (le croissant intérieur, inner crescent, composé de la Sibérie, du désert de Gobi, du Tibet, de l’Himalaya) et entouré par les océans et les terres littorales (coastlands). Ce cœur du monde, c’est la Russie qui est inaccessible à la puissance maritime qu’est la Grande-Bretagne. C’est pourquoi le cœur du monde doit être encerclé par les alliés terrestres de la Grande-Bretagne. Cette dernière doit contrôler les mers mais également les terres littorales qui encerclent la Russie, c’est-à-dire l’Europe de l’Ouest, le Moyen-Orient, l’Asie du Sud et de l’Est. La Grande-Bretagne elle-même, avec les États-Unis et le Japon, constituent le dernier cercle qui entoure le cœur du monde.

(2) Retraite et écrasante défaite de Napoléon en Russie.

(3) Les Tatares (Mongols) envahirent le pays en 1237. Sous leur domination, la Russie fut divisée en plusieurs petites principautés. L’une d’elles, celle de Moscou, affirma progressivement sa prééminence et brisa le joug tatare à la fin du 15ème siècle.

(4) L’héritage de Pierre le Grand (1672-1725) a été énorme pour la Russie car sous son règne, de nombreuses réformes et innovations ont été engagées (mise en place d’une force navale russe, réorganisation de l’armée selon le modèle européen, rationalisation du gouvernement et mobilisation des ressources économiques et humaines du pays). Ainsi, le 18ème siècle marque l’entrée de la Russie dans le concert des nations européennes. L’Empire accède notamment aux rives de la Baltique (fondation de Saint-Pétersbourg) et de la Mer Noire, et devient une réelle puissance maritime.

(5) Soit 10 000 fois Hiroshima !

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