Blog Infoguerre

12.11.04

La nostalgie du parapluie

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Il est, en France, depuis quelques temps, plutôt judicieux, politiquement correct et médiatiquement prudent de se déclarer méfiant, sinon hostile, envers les évolutions que connaît l’Amérique dans l’expression de sa singularité sur la scène internationale. Toujours soucieux de rester fréquentables et de pouvoir, si cela s’avérait nécessaire, adopter une autre posture, ces critiques de l’ « impérialisme américain » savent parfaitement se garder de sombrer dans un « antiaméricanisme primaire ». L’autocensure n’est jamais très loin de l’instinct de survie médiatique et politique. Il est peu de dire que cette tendance est dominante dans l’opinion française, voire européenne, avec cependant des nuances locales que l’on gomme trop souvent avec un souci coupable de simplification.

Pourtant, un certain nombre de voix s’élèvent pour tenter d’exprimer un discours contradictoire. Politiques ou intellectuels, ils sont ainsi quelques-uns qui, de façon très audible depuis les attentats du 11 septembre, assument une position que nous qualifierons d’atlantiste, terme qu’ils ne rejettent généralement pas. Ils ont bien sûr l’habileté et la maîtrise rhétorique suffisantes pour se présenter sous le jour plus reluisant de partisans d’une « nécessaire réconciliation avec l’allié historique qui nous a quand même libéré en 1944 » et auquel nous sommes « indissolublement liés dans la lutte de la liberté et des droits de l’homme contre le terrorisme ». Certes …

Qu’ils nous permettent cependant, ces courageux hussards du monde libre, de proposer ici une lecture quelque peu critique de leur discours. Il est tout de même surprenant que des hommes aussi éclairés qu’Alain Madelin ou Pierre Lellouche, pour ne nommer que les porte-étendards de cette mouvance, puissent encore fonder quelque espoir sur l’édification d’un pilier européen de l’OTAN. Une telle position frise la cécité quand on constate que les Etats-Unis ont, à maintes reprises, montré dans leurs actes qu’ils ne ressentent plus le besoin de s’allier de façon systématique et indissoluble à l’Europe. Toute alliance a vocation à mourir dès lors que la puissance qui en est à l’origine ne ressent plus comme crédible la menace qui l’avait suscitée. Le désengagement des théâtres yougoslaves, le redéploiement des troupes américaines de l’Allemagne vers le Caucase ou l’Asie du Sud-Est, l’action unilatérale engagée tant en Afghanistan qu’en Irak sont autant de signes que nos atlantistes refusent de prendre en considération. Comment espèrent-ils imposer une alliance à une puissance dont ils s’empressent par ailleurs de reconnaître la suprématie ?

Ce tropisme américain apparaît comme l’expression d’un manque absolu de confiance dans la vocation qu’ont la France et l’Europe à construire un discours de puissance. Monsieur Madelin devrait prendre conscience qu’il n’est plus militant d’Occident, que l’Armée Rouge n’est plus à nos portes et que, par conséquent, le parapluie américain n’est plus ni souhaitable ni utile. Mais du moins peut-on lui accorder la cohérence de son opinion avec sa vision « libérale-libertaire » des questions économiques et sociales. L’attraction exercée par le modèle états-unien sur Monsieur Madelin n’est certes pas une nouveauté. Il est bon de se souvenir qu’il fut recruté par l'Institut d'Histoire Sociale, structure anticommuniste mise en place par les services américains autour d'anciens dirigeants collaborationnistes et qui diffusa en France les idées libérales de l’école de Chicago. Un projet de société qui abdique à ce point les intérêts de la puissance régalienne au profit des lois du marché et d’une conception ultra-permissive de la liberté individuelle ne peut par essence que s’appuyer sur un autre pour assurer sa défense face à l’adversité. Dans la France d’antan, nous appelions cela un vassal. On a les rêves que l’on peut …

L’attitude de Pierre Lellouche est autrement plus contradictoire, ce qui explique certainement un discours souvent très alambiqué. Comment cet homme, qui se dit héritier d’un certain gaullisme, peut-il aujourd’hui accepter de se jeter à corps perdu dans les bras de la puissance américaine ? Il nous rétorquerait avec raison que ce qui guidait le Général n’était pas une hostilité de principe aux Etats-Unis mais la prise en compte pragmatique des circonstances du temps dans le constant souci des intérêts de la France. Mais c’est bien là que le bât blesse. Les circonstances du moment exigent à l’évidence la construction d’un véritable projet stratégique européen. Lors de son discours de Dakar, le 13 décembre 1959, le général de Gaulle rappelait que « l’essentiel, pour jouer un rôle international, c’est d’exister par soi-même, en soi-même, chez soi ». Le pragmatisme que revendiquent les atlantistes devrait les inciter à reconsidérer et questionner l’adéquation de leurs idées et modèles stratégiques avec une carte du monde qui n’est plus celle de la guerre froide.

L’avenir que nous proposent les atlantistes est celui d’une Europe accrochée aux basques d’une Amérique elle-même engagée dans un inévitable affrontement stratégique avec la Chine. Est-ce vraiment l’intérêt de la France de s’engager dans cette voie où elle abdiquerait toute autonomie ? L’Europe doit aujourd’hui considérer les Etats-Unis comme un partenaire au même titre que le Japon, la Russie ou la Chine. L’heure n’est pas plus à la soumission volontaire qu’à l’hostilité systématique, mais à l’expression d’une véritable volonté politique d’assumer à nouveau un destin mondial. Depuis la chute du Pacte de Varsovie, les Etats-Unis sont plus forts qu’ils ne l’ont jamais été mais, paradoxalement, ils savent également que cette situation ne durera pas. D’où cette volonté d’assurer par tous les moyens la conquête d’atouts stratégiques qui seront autant de gages dans les grands affrontements à venir avec la Russie et, par-dessus tout, la Chine.

La position consistant à adopter le modèle social, culturel et économique américain tout en se soumettant à cette même puissance tutélaire pour la défense d’intérêts communs toujours moins nombreux est une trahison à la fois du destin historique de la France à être une puissance d’équilibre et de la vocation de l’Europe à parler et agir dans le monde en tant que puissance autonome.


R.J.

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